Yamen Manai, un écrivain enragé contre l’injustice

Yamen Manai, un écrivain enragé contre l’injustice

Très remarqué pour son roman « L’Amas ardent », le jeune écrivain tunisien publie « Bel Abîme », un texte touchant et virulent porté par la colère d’un adolescent contre un système oppressif.

Après L’Amas ardent, superbe roman paru en 2017 et récompensé par huit prix littéraires, parmi lesquels le Prix des cinq continents de la francophonie, le nouveau texte de l’écrivain tunisien Yamen Manai était attendu avec impatience. Bel Abîme, qui vient de paraître aux éditions Elyzad, est un récit de 110 pages, percutant, porté par une rage brute contre l’injustice. Son narrateur est un adolescent tunisien dont le chien, Bella, a été enlevé puis tué… « L’histoire s’est imposée à moi et j’ai écrit ce livre en une semaine, confie le jeune auteur. Il venait de mes tripes, il fallait que les phrases sortent de ma tête ! J’étais pris d’une véritable fièvre, je ne dormais que deux ou trois heures par nuit et je gardais tout le temps un calepin à côté de moi pour saisir la parole de cet adolescent qui m’habitait. »

Maltraité par son père sous le regard complice de sa mère, l’enfant éprouve pour Bella, qu’il a sauvé et nourri, un amour pur, et cet amour est un refuge, une raison d’espérer. Mais le chien, meilleur ami de l’homme dans la tradition occidentale, n’est pas bien vu en Tunisie. « C’est une bonne musulmane et comme tout bon musulman, elle avait un problème avec les chiens, dit l’adolescent à propos de sa mère. Tout ça à cause de ces putains de hadiths. Vous savez, ces paroles qu’on a écrites quasi trois cents ans après la mort du prophète. Certains chargent les chiens et rapportent qu’il n’est autorisé d’en avoir que pour la chasse. Trois cents ans. »

Critique féroce de la société tunisienne

Dès le début du texte, l’on comprend que l’enfant a commis un ou plusieurs actes répréhensibles qui l’ont conduit en prison. Dans l’attente de son procès, il crache ses quatre vérités à ceux qui lui rendent visite, avocat, médecin. « J’avais envie de faire porter le texte par un adolescent, parce qu’il a une parole sans concession, explique Yamen Manai. En vieillissant, on apprend le compromis, voire la compromission. L’attachement de cet enfant pour un chien, honni dans la culture musulmane, considéré comme impur, devient un acte d’émancipation, un symbole. » Quand son père veut lui enlever Bella, l’enfant monte sur le toit de la maison et menace de se suicider. Le père cède : « C’était la première fois que je le faisais plier et s’il avait plié, ce n’était pas parce qu’il tenait à moi, c’est qu’il avait peur du scandale. Le fils du respecté docteur qui saute du toit, c’est le genre de nouvelle qui fait tâche, et pas juste par terre. »

‘‘J’ai imaginé toute la rage que l’on peut avoir quand l’amour vous est enlevé’’

Mais quand, à force de ruses, le père parvient à se débarrasser du chien, c’est tous les responsables de la mort de l’animal que l’enfant veut châtier, le père, le maire, le ministre… « J’ai imaginé toute la rage que l’on peut avoir quand l’amour vous est enlevé, poursuit Manai. Mais en tant qu’auteur, je ne me mets pas à égalité avec mon personnage, il n’est pas dans la nuance où l’on doit être quand on est adulte. Je ne peux pas me permettre d’être dans la même colère, je reste persuadé comme Albert Jacquard, que l’optimisme est une nécessité. »

Fable morale, comme pouvait déjà l’être L’amas ardent, Bel Abîme n’en demeure pas moins une critique féroce de la société tunisienne, des violences faites aux enfants, du mépris de la nature, du rejet des livres. « Après le succès, en Tunisie, de mes premiers romans, je me suis dit que je voulais avoir une parole plus engagée, que je pouvais soumettre ma plume à des ambitions que la littérature peut supporter. Les violences à l’encontre des enfants y sont communes, même si je ne dirais pas pour autant qu’on a des enfances malheureuses. La Tunisie se classe quand même au 4ème rang des pays les plus brutaux en la matière ! »

Le pouvoir de la littérature

Dans L’Amas ardent, la disparition des abeilles était au cœur du roman. Ici, la brutalité de l’homme envers la nature prend un tour encore plus saisissant : les chiens errants sont abattus dans la rue pour des questions sanitaires… « Dès mon deuxième roman, j’ai essayé d’écrire en reliant l’homme à la nature, explique Manai. Je voulais souligner la beauté de ce monde-là, que l’on doit chérir et sauvegarder. J’y ai été sensibilisé durant mon enfance, quand je rejoignais la campagne tunisienne, très dépouillée de l’arrière-pays. C’était magique pour moi… et l’enfer pour mes cousins. J’aimais aller chercher l’eau à dos d’âne jusqu’à la source, sortir le troupeau de moutons, entendre ma grande tante chanter tout en trayant la vache. Je ne peux pas exclure tout ce patrimoine qu’on peut mettre en péril. »

Comme son héros révolté, Yamen Manai chérit les livres et leurs auteurs, citant aussi bien Naguib Mahfouz que Daniel Defoe, Tawfiq Al Hakim qu’Emile Zola, Amin Maalouf que J.M.G. Le Clézio. S’il a fait des études scientifiques, il n’a jamais oublié cette nouvelle, écrite au lycée, qui lui valut les encouragements de ses professeurs et une première publication dans le journal de l’établissement.

Lecteur insatiable, il s’est lancé dans l’écriture à 24 ans, à la fin de ses études d’ingénieurs, non pour tenter d’égaler les grands maîtres mais pour faire entendre une voix singulière. « Paradoxalement, ce sont les moins bons livres qui m’ont encouragé à écrire, je me suis dit qu’il y avait une place entre le chef d’œuvre et la médiocrité, dit-il en riant. Les grands auteurs me coupent dans mon élan : il me suffit de relire deux paragraphes de Cent ans de solitude pour que je retourne sur terre. Ils me donnent juste envie de me prosterner ! »

‘’ Lire ne rend pas immortel, mais ça rend moins con, et ça, c’est déjà beaucoup’’

Face à l’injustice, face à la violence, le jeune romancier place un mince espoir dans la lecture et l’écriture, y compris dans le pays que sa prose égratigne. « Une dictature n’a pas vocation à renforcer le livre, dit-il. Au cours des années, j’ai vu les librairies et les bibliothèques fermer, j’ai constaté le recul affreux du lectorat. Un Tunisien lit deux livres, en moyenne dans sa vie, et le dernier c’est au lycée ! » Il n’empêche : motivé par le dynamisme de la vie littéraire française, emballé par le travail de sa maison d’édition tunisienne, Elyzad, et porté par la certitude que « le devoir de vérité est un devoir de bienveillance », Yamen Manai croit encore au pouvoir de la littérature. Comme le dit l’adolescent de Bel Abîme : « Lire ne donne pas de pouvoir, lire ne sauve pas ? Cela ne fait aucune différence, on finit toujours les pieds devant.

Ok, lire ne rend pas immortel, je vous l’accorde, mais ça rend moins con, et ça, c’est déjà beaucoup. »

La Rédaction

Laisser un commentaire