Ultime projet de Tony Allen : injecter du rap dans l’afrobeat

Ultime projet de Tony Allen : injecter du rap dans l’afrobeat

Considéré comme un « sorcier du rythme » en raison de son jeu unique, Tony Allen s’est distingué par sa volonté à dialoguer avec d’autres musiques que l’afrobeat dont il était une légende. L’album There Is No End le dévoile dans un projet entamé avant sa disparition en avril 2020 et conçu pour apporter au hip hop une autre trame.

Sur la planète musicale, les frontières n’ont jamais existé pour Tony Allen. Rares sont les musiciens originaires d’un genre très spécifique à avoir su et voulu jouer avec autant d’artistes d’horizons si divers. Au point que présenter le batteur nigérian comme le cofondateur de l’afrobeat, et en tout cas sa référence sur le plan rythmique, en devient presque réducteur au regard de sa discographie !

Certes, un nombre impressionnant de groupes du monde entier influencés par Fela ont fait appel à ses services, mais dans le désordre et d’autres styles figurent aussi sur la liste : Air, Amina, Sébastien Tellier, Jean-Louis Aubert, Jimmy Cliff, Oumou Sangaré, Flavia Coelho, Hugh Masekela… Sans oublier bien sûr Gorillaz et son cofondateur Damon Albarn, qui a contribué à redonner au vétéran de l’afrobeat cette visibilité internationale à 360 degrés. C’est d’ailleurs par son intermédiaire qu’il avait participé en 2011 à l’album Doggumentary du rappeur californien old school Snoop Doggy Dog.

L’expérience en terre hip hop se prolonge et se concrétise pleinement aujourd’hui avec There Is No End, un projet initialement prévu pour coïncider avec les 80 ans de Tony Allen et que celui-ci n’a pu mener à son terme. L’idée était de “donner aux rappeurs de l’espace” avec “un feeling et un tempo ancrés au cœur du hip hop”, explique le producteur Vincent Taeger, membre entre autres du collectif A.L.B.E.R.T. et des Jazzbastards qui avaient accompagné le Nigérian sur son album Film of Life en 2014.

La première phase du processus de création reflète l’approche privilégiée par les protagonistes : casque sur les oreilles, écoutant une sélection de classiques du rap américain, Tony laisse ses baguettes s’exprimer et suivre le chemin qui leur convient. Au royaume des beatmakers, lui qui a assisté à l’arrivée de la batterie électronique, n’a jamais craint la concurrence de la technologie : “J’ai compris que c’était quelque chose qui serait en compétition avec les batteurs, et c’est ce que l’on a vécu dans les années 80. Mais je savais à cette époque que je ne serai pas vaincu, parce que je suis un être humain et cette chose était une machine. La machine est limitée”, écrit-il dans son ouvrage An Autobiography of The Master Drummer of Afrobeat parue en 2013.

Une fois l’architecture de l’édifice posée pour l’album, il restait à trouver ceux qui allaient y ajouter leurs voix et surtout savoir appréhender l’espace mis à leur disposition, sans Tony Allen et en imaginant au mieux ce qu’il aurait aimé entendre – principale difficulté de l’œuvre posthume, au-delà de la sincérité des intentions de ceux chargés de la terminer.

“Le rythme qu’il donne est comme un paysage textuel. Il a la structure psychique, ou un ADN, d’un univers musical pour lequel Tony avait élaboré une sorte de base mathématique dans ses beats elliptiques, et à partir de ce moment-là, on avait la possibilité de lancer une invitation au rêve”, décrit l’écrivain nigérian Ben Okri au sujet de cette matière première. Avec le rappeur londonien Skepta, il trouve le flow idéal au micro sur Cosmosis, un des moments forts de There Is No End.

Pour le casting, l’exigence l’a emporté sur l’évidence. La production n’a pas cherché à céder à la facilité. Elle s’est attachée au contraire à trouver aux quatre coins de la planète celles et ceux qui pouvaient, individuellement comme collectivement, donner sens au souhait de Tony Allen : Lava La Rue, issue de la scène indépendante britannique et dont le répertoire s’inscrit dans une musique urbaine aux codes en perpétuelle évolution, la Zambienne Sampa the Great qui toast aussi vite son ombre ou encore Koreatown Oddity, représentant de la West Coast.

Chacun possède son énergie, dégage une atmosphère singulière, mais tous semblent avoir conscience de faire partie d’une même famille, fédérés par un même homme qui les a réunis sans les connaitre et dont le jeu à la batterie continue de faire vivre l’état d’esprit.

La Rédaction

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