Mary Sibande, la ventriloque rouge

Mary Sibande, la ventriloque rouge

C’est une installation monumentale qui est présentée au Musée d’art contemporain de Lyon, en France. L’artiste, Mary Sibande, fêtera ses 40 ans en avril. Sa carrière internationale est déjà impressionnante et en fait une plasticienne incontournable du continent africain.

Il y a Mary Sibande, petite fille à Barbeton, « à cinq heures de voiture à l’est de Johannesburg », qui rêvait de devenir styliste, et il y a son alter ego, « Sophie », archétype de la domestique noire durant l’apartheid, métier transmis de mère en fille, jusqu’à celle qui, devenue adulte, se fera artiste pour en témoigner.

Dès 2008, « Sophie », dont corps et visage sont moulés sur ceux de Mary Sibande, revêt les robes bleues des employées de maison, mais transfigurées par des dentelles, des crinolines, des traînes qui rappellent le costume victorien des femmes blanches, une transgression sociale et raciale qu’elle s’autorise à rêver les yeux fermés, pour bousculer les inerties du monde.

« Le violet gouvernera »

Puis en 2013, à la Biennale d’art contemporain de Lyon notamment, le bleu fait place au violet, une autre couleur pour raconter l’oppression. Lors d’une marche pour la liberté organisée au Cap en septembre 1989, la police a aspergé de mauve les vêtements et les corps des manifestants, afin de mieux pouvoir les identifier. Ainsi est apparu le slogan « The purple shall govern » [le violet gouvernera] qui joue sur les sonorités voisines entre purple et people [le peuple].

« Pour moi, le mauve est la couleur des privilèges et je compte en profiter parce qu’ils me sont accessibles grâce à ceux qui se sont battus pour les obtenir » explique Mary Sibande. Son double s’éloigne ainsi peu à peu du référent historique et social initial pour conquérir son autonomie. La rêveuse, les yeux toujours clos, s’entoure de créatures fantastiques auxquelles elle semble avoir donné naissance.

« Notre idée initiale était de retracer ce parcours dans ce qui aurait constitué sa première rétrospective, explique Matthieu Lelièvre, commissaire d’exposition. Celle-ci devait avoir lieu en 2020. Les circonstances ont fait que nous nous sommes orientés vers une seule installation aux proportions inédites, dans une salle de 500 mètres carrés. »

Sorcière et prêtresse

« En 2016, poursuit Matthieu Lelièvre, quelque chose s’est achevé avec le passage au pourpre. On est de moins en moins dans le commentaire social direct. » Le rouge qui apparaissait déjà dans les replis des vêtements est devenu dominant, et c’est lui qu’on retrouve dans l’œuvre présentée au public.

Sophie s’est changée en sorcière, ses mains dessinent sur l’écran d’un théâtre d’ombres la gueule d’un chien aux aguets. Tout autour, sur les marches d’un amphithéâtre en bois, d’autres chiens semblent jaillir d’une glaise rouge comme autant de créatures chthoniennes. On croirait les voir aboyer ou grogner, mâchoires béantes, quand certains sont saisis dans l’instant où leurs corps semblent encore se former.

« Nous avons pensé à la temporalité de l’œuvre, commente le commissaire, et donc à une bande-son. On y entend la voix de l’artiste et un fond musical inquiétant. Je crois que l’idée de la ventriloque est née à ce moment-là. » Sa robe s’étire vers la sortie en une longue traîne qui peu à peu prend les allures d’une vague, un souvenir d’Hokusai.

Les chiens rouges de la colère

« Les chiens rouges de la colère sont une image classique de la culture zoulou », explique Matthieu Lelièvre. Si la fantasmagorie est impressionnante, le référent politique est plus que jamais présent. La pandémie a secoué l’Afrique du Sud et creusé encore plus le fossé social entre Noirs et Blancs. L’été 2021 a été marqué par de véritables émeutes. La fin de l’apartheid n’a pas modifié en profondeur les inégalités économiques, malgré l’apparition d’une classe moyenne noire.

Dans une approche intersectionnelle, qui mieux qu’une femme noire venue de la classe populaire peut apaiser la colère et en saisir les raisons. Tel est en substance ce que vient nous confier Mary Sibande, les yeux toujours fermés non sur le monde, mais sur ce qui, précisément, en masquerait l’harmonie.

Et si le visiteur s’attarde sur les traits de la ventriloque, légèrement camouflée par de lourdes nattes rouges, il y verra un doux sourire, profond et apaisé. Ce sourire est celui de l’artiste, laquelle n’ignore rien des douleurs qui l’entourent, ni des foudres qu’elles peuvent engendrer.

La Rédaction

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