Lokua Kanza, au-delà des frontières, 11 ans après

Lokua Kanza, au-delà des frontières, 11 ans après

Son dernier album solo datait de 2010. C’est dire si Moko, sorti le 4 juin 2021, nouvel opus de l’artiste Lokua Kanza, était particulièrement attendu. Un projet artistique d’ampleur qui réunit plus de cent musiciens, des invité-e-s de renom, et se fredonne dans une dizaine de langues. Groove garanti !

Album

Septième album de Pascal Lokua Kanza, Moko s’ouvre avec le titre « Déploie tes ailes » et se clôt avec « Kende Malembe ». Entre eux, d’autres morceaux aux intitulés suggestifs : « Love is a power », « Nobody cares », ou encore « Tout ira mieux ».

“En tant qu’artiste, je veux léguer quelque chose qui peut donner du baume au cœur, apporter de la joie, et si ça peut aller jusqu’à faire réfléchir tant mieux !”, lance l’artiste de 63 ans, et plus de 40 ans de carrière musicale.

Chanter l’amour et apaiser les âmes est sans conteste une marque de fabrique depuis ses débuts en solo au début des années 1990. Une signature que l’on a pu retrouver aussi sur des projets collectifs comme celui de Toto, Bona, Lokua, sorti en 2017 aux côtés de Gérald Toto et Richard Bona.

Groove

Si Moko, qui signifie “unité et commencement” en lingala, est, des mots du multi-instrumentiste et arrangeur, “le plus groovant” de tous ses projets, il est surtout d’une grande richesse musicale puisée à travers le monde.

“À l’heure des boîtes à rythmes, je reste amoureux de la musique organique, de vraies batteries, de vraies guitares, de vrais violons… C’est une sorte de contrepied que je fais avec des musiciens qui jouent en live, depuis plus de douze pays différents, tout ça au service de la musique !”

Si certains artistes n’hésitent plus à collaborer à distance, Lokua s’est déplacé, et ce avant que la pandémie de Covid19 ne le confine en région parisienne : “Nous étions prisonniers malgré nous. La solitude m’était imposée. Je n’ai pas composé, je n’avais pas d’inspiration, j’ai surtout travaillé ma technique”, glisse-t-il.

Moko s’est donc surtout fabriqué avant 2020. Et un projet d’une telle ampleur ne pouvait se faire en quelques mois ; huit ans de création dont six de studio et deux pour les mixages et masterings.

“Comme je le voulais groovant, j’ai été cherché par exemple des percussionnistes pour retrouver nos ambiances traditionnelles en Afrique où même s’il y a énormément de personnes qui jouent, tu as l’impression qu’il n’y en a qu’une seule. Je suis allé au Sénégal pour le sabar. C’était magique. Quand tu entends ces musiciens, c’est comme si tu avais la terre entière en train de sonner dans ton ventre”.

Aux rythmes du sabar ou du mbalax, Lokua Kanza fait dialoguer l’Orchestre symphonique de Budapest. Direction également l’Inde pour enregistrer avec le flûtiste renommé, Naveen Kumar, “en l’écoutant, je me suis simplement mis en larmes, tellement cet homme est d’une spiritualité et d’une virtuosité incroyable”.

Africanité

C’est aussi depuis les studios de République démocratique du Congo, de Côte d’Ivoire, du Cameroun, du Nigeria ou encore du Brésil – où Lokua a vécu quelques années – que s’est créé cet opus.

“Je voulais partager mon africanité. Enfant, j’ai toujours été bercé par des sonorités qui venaient du Mali, du Sénégal, de Ouaga, se souvient celui qui est né à Bukavu d’une mère tutsi et d’un papa mongo. J’ai mêlé ainsi de la rumba, de la bossa, des musiques mandingues pour finalement créer mon monde à moi.”

Un univers où dialoguent les langues : “Le français, l’anglais, le lingala et le swahili ont été prédominantes tout de suite. Et puis il y a du yoruba, du wolof, du bassa, du douala.” Une centaine de musiciens participent à donner corps à cette œuvre originale, concevant des passerelles inattendues. Et pour les mix aussi, les collaborations se sont multipliées à Miami, New York et Londres.

Même credo pour les voix : Lokua Kanza se fait tisseur de liens, et à cet endroit, entre différents pans de sa carrière. L’on retrouve la figure tutélaire, Ray Lema et aussi Wasis Diop ; l’aîné disparu en 2020, le saxophoniste Manu Dibango ; la chanteuse Charlotte Dipanda pour qui il compose depuis le début des années 2010 ; et aussi la jeune Pamela Baketan coachée lors de l’émission télévisée The Voice Afrique francophone.

Depuis 2016, Lokua Kanza est membre du jury de ce programme dédié aux artistes en devenir du Bénin, du Cameroun, de Côte d’Ivoire ou encore du Burkina Faso.

Pensée

Lui, qui a été formé à la scène aux côtés de figures comme la chanteuse Abeti Masikini, qui a composé pour Myriam Makeba et Papa Wemba, se souvient de conseils fondateurs : “À 19 ans, j’ai été nommé directeur d’orchestre. Le saxophoniste qui m’avait proposé cette mission, m’écoute jouer et il me dit un jour : ‘tu joues bien, mais tu ne parles pas’. Je l’ai pris comme un affront, comme une insulte. Il m’a donné rendez-vous chez lui. J’arrive, il avait le dos tourné, il était en train de jouer de la guitare, je l’ai écouté. Il était en train de me parler avec la guitare. Et j’ai compris. À l’époque, j’avais la virtuosité, mais je ne savais pas encore parler avec la musique. Apprendre, faire des gammes, c’est une chose. Savoir communiquer, avoir un langage musical, c’en est une autre”.

Transmission

Formé, avant le live, au Conservatoire de Kinshasa puis en école de jazz en France, nourri de musiques traditionnelles, Lokua Kanza se définit comme un “être hybride” qui aime “fusionner” les influences. Rien d’étonnant que sa carrière soit jonchée de compositions pour Nana Mouskouri, Sarah Tavares ou les Bisso Na Bisso, et de collaborations tout autant avec Jean-Louis Aubert que Koffi Olomidé.

Quand on lui demande ce qu’il écoute en ce moment, la réponse est enthousiaste : “Je suis fan de Billie Eilish. Cette jeune artiste a la faculté de communiquer comme si c’était une vieille dame. Elle a une profondeur. Dès les premières notes, tu es touché, elle te parle. Essayer de mettre vos tripes sur la table, c’est ce que je dis souvent aux artistes que je rencontre”.

Au-delà du rôle de coach qu’il endosse dans The Voice, Lokua Kanza, formule depuis quelques années déjà un vœu : “Je rêve d’avoir une école au Congo. Il n’y en a qu’une actuellement. Si on me donne cette possibilité, je complèterai les programmes par ce qui n’existe pas ou peu : enseigner la composition, l’écriture, les arrangements… “

En attendant, son rêve immédiat est de reprendre vite la route pour présenter Moko sur scène, dans une période où les concerts restent difficiles à planifier. C’est alors le moment d’écouter le titre Tout ira mieux sur lequel Pamela Baketana, Grady Malonda entonnent avec Lokua Kanza : “J’ai encore l’espoir que demain tout ira mieux.”

La Rédaction

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