Les visages et les bleus d’Atsoupé

Les visages et les bleus d’Atsoupé

A la galerie Anne de Villepoix à Paris, la jeune artiste togolaise présente douze toiles lors de sa première exposition personnelle intitulée « Bleus sur Noire ».

Des visages. Rien que des visages aux regards francs ou perdus, pour la plupart féminins, et qui semblent nous questionner. Des corps qui les soutiennent, on ne sait pas grand-chose : les toiles s’arrêtent aux bustes. Juste l’évocation de quelques épaules et poitrines, voire d’un cœur comme dans le tableau Le Rêveur.

La jeune artiste Atsoupé présente douze portraits à la galerie Anne de Villepoix, dans le XIe arrondissement de Paris, jusqu’au 19 mars. « Les personnages sont figés parce qu’ils sont tous témoins de quelque chose. Ils participent à l’observation commune d’une situation. Ils regardent large et voient loin », souligne la plasticienne née en 1986 à Lomé, capitale du Togo, au sein du peuple éwé, qui vit et travaille actuellement en France après des études aux Beaux-Arts de Paris.

« Je suis couverte de bleus »

L’exposition est intitulée « Bleus sur Noire ». « Ce sont tous les bleus de la vie, les contusions. Sa douleur, sa souffrance qu’elle a dû traverser avec beaucoup de résilience », précise Anne de Villepoix, fondatrice et directrice de la galerie. Car à la fin de son adolescence, Atsoupé a dû rester plusieurs mois immobilisés à l’hôpital à la suite d’un accident de la route qui l’a blessé gravement aux jambes.

Malgré le traumatisme, c’est à cette époque qu’elle approfondit sa connaissance des arts plastiques grâce à un professeur qui vient régulièrement la voir. Un moment fondateur qui lui permet de dominer la souffrance et d’avancer. D’où ses personnages qui ne sont pas représentés en pied, mais comme coupés par une soudaine intervention.

« Il y a beaucoup de bleus dans ma palette. Je peins salement, je m’en mets partout. Résultat : je suis couverte de bleus. J’imagine que ce sont les blessures dont j’ai dû guérir pour en arriver là où j’en suis aujourd’hui », relève Atsoupé non sans humour. Ces maux vécus par l’artiste transparaissent dans certaines toiles, avec leurs trous ou leurs flèches ».

Ce sont aussi les maux de l’Afrique, qu’Atsoupé a sillonnée avec ses parents. Suivant son père qui travaillait pour le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR), elle a vécu notamment au Burundi, en Guinée, au Kenya ou en République démocratique du Congo (RDC), pays en crise à l’époque où elle y résidait.

« C’est une grande coloriste »

Visages ornés de chevelures en lainage généralement tressé, ou pour l’un voilé de dentelle dans le portrait intitulé Deuil, médailles, tissus, rubans… L’artiste métamorphose la réalité : « Spontanément, je ramasse tout ce que je trouve d’intéressant. Je collectionne des objets et ils finissent par s’additionner et s’imbriquer dans la toile. Comme si j’ajoutais de la lumière, un signe distinctif, une particularité. »

Pour l’exposition, elle présente ses premières peintures à l’huile et trois dessins sur papier kraft. « Pour quelqu’un qui n’a jamais peint avec ce matériau, ces tableaux sont déjà très prometteurs. C’est une grande coloriste. Et elle est très inventive, en utilisant des éléments qu’elle a sous la main. On perçoit la souffrance dans son travail, mais aussi un stoïcisme et beaucoup d’énergie », note Anne de Villepoix.

Travaillant souvent en musique, une palette qui va du rap à l’opéra, l’artiste construit ses œuvres comme un grand puzzle qu’elle prend le temps d’édifier sans trier les pièces en amont. Comme si chaque réalisation était la suite de l’autre. Sculpter, dessiner ou peindre relève pour elle du même geste créatif, « vu sous des angles différents pour ne pas tourner en rond et trouver des nouvelles manières afin de ne pas tomber dans la répétition ».

Sensible à toute l’histoire de l’art, aux installations de Christo et aux peintures de Frida Kahlo, artiste mexicaine victime d’une poliomyélite puis d’un grave accident de bus, combattant pour l’émancipation des femmes dans une société très patriarcale, Atsoupé aime l’art brut : « Ces œuvres rayonnent par elles-mêmes sans que l’artiste n’ait à devoir les expliquer. Et c’est là où je m’en approche peut-être. »

La Rédaction   

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