« Les femmes du pavillon J », l’autre chef d’œuvre de Nadif

« Les femmes du pavillon J », l’autre chef d’œuvre de Nadif

Le cinéaste marocain Mohamed Nadif signe un film sensible sur les trajectoires de femmes blessées par la vie, au point d’en perdre parfois leur équilibre mental. Il s’en explique.  

A l’instar de celle de ces héroïnes dans un parc d’attraction au milieu de la nuit, Les femmes du Pavillon J est une virée qu’offre le cinéaste marocain Mohamed Nadif aux spectateurs. Mais pas n’importe laquelle : son deuxième long métrage est une incursion dans le quotidien de trois résidentes d’un pavillon psychiatrique à Casablanca (Amal, Ibtissam et Ri ) et de leur infirmière et complice Halima, tout aussi fragile que ses patientes. 

Les femmes du Pavillon J propose une approche presque documentaire de la vie de ces femmes internées et pose un regard bienveillant sur les mécanismes d’une solidarité féminine qui fonctionne aussi comme une thérapie.

Au fur et à mesure de l’intrigue qui prend des allures de thriller, Nadif dévoile les raisons de leur mal être. Le résultat constitue un tableau édifiant de la place des femmes dans la société marocaine. Notamment quand elles sont sans défense, éprouvées par les injonctions sociales et la multiplicité des agressions dont elles font l’objet. Le quatuor de comédiennes réuni par Mohamed Nadif donne admirablement vie à ce tableau complexe et multiforme de femmes en lutte pour reprendre leur vie en main. Entretien avec le réalisateur marocain. 

Pourquoi poser sa caméra dans un pavillon psychiatrique dédié aux femmes ?

Mohamed Nadif : J’y suis allé avec ma femme Assma El Adrami (co-scénariste du film dans lequel elle joue également le rôle d’Amal, NDLR) pour rendre visite à une proche. Ce qui m’a d’abord interpellé, c’est le lieu : j’imaginais autre chose. J’avais l’impression que c’était un lieu joyeux parce que les femmes étaient entre elles, libres… En rentrant dans ce pavillon, j’avais d’ailleurs été accueilli par une patiente avec une chanson que j’ai utilisée dans le film. Cet accueil m’a donné cette impression que toutes ces femmes, à force d’être emmerdées à l’extérieur, se sentent bien entre elles. La méconnaissance de ces maladies, notamment la dépression, m’a poussé à me documenter. Et en discutant avec mon épouse, cela nous a donné l’idée de partir de ce lieu particulier pour raconter des histoires de femmes, de faire leurs portraits et à travers eux d’évoquer la condition féminine au Maroc. 

Amal, Ibtissam et Rim ont la chance d’avoir une infirmière remarquable, Halima, qui est aussi une amie. Cette dernière leur fournit comme une thérapie alternative en les aidant à s’évader au sens propre du fameux pavillon…

Une infirmière qui lutte, elle aussi, contre une dépression… Cette expérience de l’amitié dans le pavillon, cette sororité les aide à surmonter ce qu’elles ont vécu et à trouver petit à petit le goût à la vie. Elles se sentent protégées par ce lieu et quand elles en sortent, elles se retrouvent en danger. Ce qui reflète quelque peu la situation de la femme dans l’espace public où elle n’est pas libre.

La menace de l’interdiction de l’avortement aux Etats-Unis et le port généralisé de la burqa en Afghanistan illustrent combien les droits des femmes sont en recul aujourd’hui dans le monde. Et au Maroc ?

En Afghanistan, d’une certaine manière, on peut « comprendre » parce que c’est un régime de fanatiques, mais aux Etats-Unis… C’est inquiétant parce que tout ce qui est acquis en matière de condition féminine dans le monde, en général, ne l’est pas à 100%. Il faut rester vigilant et ne pas baisser les bras. A chaque fois qu’il y a un changement de régime, comme en Afghanistan, ou une guerre, les premières victimes sont les femmes et les enfants.

Au Maroc, la société civile est vigilante mais il y a encore énormément de choses à faire. L’avancement dans notre société est lié à l’épanouissement de la femme et à sa place, claire, dans la société. Il y a un décalage entre les zones rurales et les grandes villes. Il y a, d’un côté, des jeunes femmes libres qui se défendent. De l’autre, des régions où le mariage des mineures perdure alors que nous sommes au XXIe siècle ! Il y a encore du travail à faire dans notre pays et heureusement qu’il y a des femmes et cette société civile qui se mobilisent. Il y a également une volonté politique d’écouter ces femmes. Il faut plus de droits, de liberté, plus d’égalité…

Les héroïnes du Pavillon J représentent des générations différentes de femmes marquées par des drames tout aussi divers que les abus sexuels ou les violences physiques. Comment avez-vous choisi les comédiennes ?

Le rôle d’Amal, interprété par la co-scénariste Assma El Hadrami, a été décidé durant l’écriture du film. Pour Jalila Talemsi, qui incarne l’infirmière, j’avais collaboré avec elle sur le film Nomades (2019) en tant que coproducteur. Elle y interprétait le premier rôle et sa façon de travailler m’a séduit. Imane Mechrafi, qui joue Ibtissam, a été retenue après des essais. Quant à Rim Fethi, qui a le même prénom que son personnage dans le film par pure coïncidence, elle est venue aux essais avec la coupe de garçon qu’elle a dans le film. Elle m’avait demandé de lui parler de son personnage et je lui avais dit qu’elle avait des allures de garçon manqué. J’ai trouvé très fort ce qu’elle avait fait pour les essais. Rim Fethi a été géniale et pendant le tournage, elle a été emportée par les autres actrices qui sont un peu plus expérimentées qu’elle. 

Vous êtes derrière et devant la caméra dans ce film. Vous jouez le médecin en charge de ce pavillon…

C’est un rôle secondaire mais qui est important. On m’avait parlé d’un médecin qui avait beaucoup fait pour l’hôpital psychiatrique à Casablanca. C’est une manière de lui rendre hommage. Il fait un immense effort parce que les budgets ne sont pas suffisants pour faire fonctionner ces lieux, surtout chez nous. Ce médecin a fait tout un travail auprès de mécènes et de bienfaiteurs pour que ses patientes soient toujours mieux prises en charges. Cependant, tout cela reste toujours insuffisant parce qu’à part les grandes villes où il existe quelques infrastructures d’accueil, il y a un souci pour ceux qui souffrent de maladies mentales au Maroc. 

Ces maux constituent-ils encore un tabou dans la société ?

Oui… Aller chez un psy est un phénomène récent au Maroc, même pour la dépression. Pour les gens, quand on parle de psy, c’est qu’on est fou alors que de nombreuses personnes sont dépressives mais qui ne le savent pas. 

C’est votre deuxième long métrage en tant que réalisateur. Est-ce facile de faire des films au Maroc aujourd’hui ? 

Ce n’est pas facile, mais nous sommes aidés par l’Etat. Je crois que nous sommes le premier pays en Afrique à avoir instauré l’avance sur recettes à la française. Une aide existe depuis trente ans mais l’avance sur recettes date d’une vingtaine d’années. Le Maroc soutient ainsi une quinzaine de longs métrages en moyenne par an. Il y a une volonté politique d’aider le cinéma d’autant que notre pays est une destination de tournage à l’international. Il y a beaucoup de films qui se tournent chez nous. Il n’y a donc pas de raison que nous ne tournions pas nos propres images. L’aide permet de disposer d’une production dont se dégage une certaine qualité. 

La Rédaction

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