Dans la « bibliothèque » du Zimbabwéen Kudzanai Chiurai

Dans la « bibliothèque » du Zimbabwéen Kudzanai Chiurai

Premier étudiant noir à avoir obtenu un diplôme en beaux-arts de l’université de Pretoria, il expose au Palais de Tokyo, à Paris.

Lorsque la commissaire Marie Ann Yemsi a commencé à réfléchir à son exposition « Ubuntu, un rêve lucide », qui se tient au Palais de Tokyo à Paris, le nom de Kudzanai Chiurai était en haut de sa liste. Parce que le jeune artiste zimbabwéen « est dans l’audace et la complexité », précise-t-elle. Parce qu’il sait aussi creuser dans les replis de l’histoire pour faire émerger des récits oubliés et les « contre-mémoires ».

Né en 1981, un an après l’indépendance de son pays, dans une famille très politisée, Kudzanai Chiurai a fait de l’histoire et des luttes coloniales la matière première d’une œuvre qui se décline dans des peintures, des photos et des films expérimentaux. Partant du constat que les archives du continent sont négligées et d’un accès difficile, il s’est mis à chiner depuis cinq ans les modestes reliques de la résistance à l’occupant britannique. En quelques années, il a constitué The Library Of Things We Forgot To Remember (« la bibliothèque des choses dont nous avons oublié de nous souvenir »), composée de tracts, de fanzines, d’affiches des luttes d’indépendance, ainsi que d’albums vinyle des Chimurenga, ces chants qui ont accompagné le combat pour l’indépendance du Zimbabwe, dans les années 1970. A cet ensemble, il a agrégé des œuvres d’artistes africains dont le travail entre en résonance avec ces mémoires combattantes.

De cette collection, Kudzanai Chiurai a fait un projet évolutif et itinérant, une « zone franche » selon ses mots, confiée à chaque escale à un ou une « bibliothécaire ». Pour en expliquer la vocation, Khanya Mashabela, responsable de l’étape parisienne qui se déploie sur 200 m2 au Palais de Tokyo, cite volontiers le philosophe Jacques Derrida : « La démocratisation effective se mesure toujours à ce critère essentiel : la participation et l’accès à l’archive, à sa constitution et à son interprétation. »

« Autour des questions de race et d’histoire »

Aussi, cette collection est-elle habituellement exposée au public, dans un petit espace de 60 m2 niché dans un centre commercial de Johannesburg. « Je ne me retrouvais pas dans les bibliothèques traditionnelles, liées à un système éducatif qui vient de l’époque coloniale, explique Kudzanai Chiurai. Je me retrouve dans la bibliothèque que j’ai créée et d’autres, comme moi, peuvent aussi s’y sentir à l’aise. »

L’artiste fut, en 2001, le premier étudiant noir du cursus beaux-arts de l’université de Pretoria, en Afrique du Sud. Un baptême aux allures de mauvais bizutage. Durant ses quatre années, il a encaissé les insultes, subi les crachats et connu la suspicion dès qu’un vol était commis à l’université.

Sept ans après la chute de l’apartheid, dans l’enceinte même du campus, certains espaces restaient officieusement réservés aux Blancs. Pour autant, ces années furent aussi formatrices sur le plan artistique. « Ça m’a aidé à construire ma pensée autour des questions de race et d’histoire », explique-t-il.

Dans une unité où l’enseignement portait sur l’histoire de l’art occidental, encouragé par certains professeurs, Kudzanai Chiurai rédige des essais sur la culture populaire noire et explore l’histoire des artistes de couleur. Très vite aussi, il se fait remarquer. En 2008, ses affiches représentant Robert Mugabe, alors président du Zimbabwe, la tête hérissée de cornes démoniaques et entourée de flammes lui valent quelques menaces. Jusqu’en 2015, il ne retournera pas dans son pays natal.

Mises en scène très théâtrales

Un exil qui n’a pas empêché Kudzanai Chiurai de connaître une carrière météorique. Ses photos ont très vite été plébiscitées, en particulier celles où son ami le DJ Siyabonga se met dans la peau de ministres en prenant la pose avec emphase. Tout aussi appréciées, ses mises en scène très théâtrales, rejouant des épisodes de l’histoire coloniale comme les expéditions de David Livingstone.

Depuis, il a exposé au Victoria & Albert Museum, à Londres, comme à la Fondation Louis Vuitton, à Paris. En 2012, il fut même invité à la Documenta, prestigieuse exposition quinquennale organisée à Cassel, en Allemagne.

Ce succès lui a donné des ailes, sans complètement le rasséréner. « Quand ta liberté dépend d’une loi, d’un texte juridique, es-tu vraiment libre ? », se demande-t-il, en citant son livre de chevet, The Long Emancipation : Moving Toward Black Freedom, de l’universitaire canadien Rinaldo Walcott. On lui retourne justement la question. « Je suis assez libre pour être artiste, répond-il du tac au tac, mais suffisamment éveillé pour savoir que cette liberté ne m’est pas donnée naturellement. »

La Rédaction

Laisser un commentaire