Comment Boluwatife Oyediran entend corriger l’histoire

Comment Boluwatife Oyediran entend corriger l’histoire

En entrant dans la galerie Afikaris, située dans le 4e arrondissement de Paris, c’est la carnation des personnages historiques représentés qui, de prime abord, surprend. Tous noirs, alors qu’ils étaient (ou sont) blancs : le Christ, Napoléon, la reine Elisabeth II, un souverain pontife… Pourquoi ?

« J’ai commencé à peindre la peau noire pendant la pandémie [du Covid-19] et au plus fort des manifestations tumultueuses de Black Lives Matter aux Etats-Unis, au moment où des gens mettaient leur vie en jeu dans une fervente demande de justice et de droit, explique Boluwatife Oyediran, qui présente une douzaine de toiles pour cette exposition intitulée “Point of Correction”. Pendant cette période, j’ai relu l’histoire de l’art comme je ne l’avais jamais fait depuis longtemps et, d’une certaine manière, je me suis retrouvé à retracer l’histoire de la représentation des Noirs dans l’art classique. »

Né en 1997 à Ogbomoso, dans l’Etat d’Oyo, au sein du peuple yoruba du sud-ouest du Nigeria, le peintre, qui se trouve actuellement à la résidence d’artistes Noldor à Accra au Ghana, interroge dans son travail la notion de norme et de pouvoir. Les protagonistes habituels de l’imagerie politique et religieuse sont remplacés par des figures souvent invisibilisées ou volontairement ignorées par l’Occident.

« Je tente de corriger certaines notions d’identité qui ont été affirmées, cimentées et transmises par les générations précédentes. Par exemple, là où j’ai grandi au Nigeria, des images d’un Jésus blanc étaient accrochées aux murs de l’église. Aujourd’hui, je peins un Jésus, un juif du Moyen-Orient à la peau brune, qui n’était pas exactement blanc. C’est ce que j’entends par corriger certaines notions d’identité. D’où le titre de mon exposition, “Point of Correction” », précise le plasticien.

Toute l’importance du coton

Pour Florian Azzopardi, fondateur et directeur de la galerie Afikaris, Boluwatife Oyediran s’inscrit dans le courant de la peinture figurative œuvrant à la valorisation de l’identité noire, mouvement très actif en Afrique de l’Ouest, notamment au Ghana et au Nigeria. Il se distingue par ses références historiques, en s’emparant des figures de pouvoir et en bouleversant la peinture classique occidentale, sans oublier la poésie inhérente à son travail. « Et c’est la première exposition de l’artiste à l’international ! », signale le galeriste.

En regardant de plus près les tableaux, on remarque que toutes les scènes et personnages sont représentés dans des champs de coton. « Un coton produit par le labeur des Noirs, culture vitale dans l’essor du capitalisme », souligne Boluwatife Oyediran, qui y voit « un symbole essentiel pour interroger les liens entre l’esclavage, la mode, la mondialisation et l’histoire des Noirs ».

Reprendre le pouvoir

Sans oublier les événements tragiques qui se sont déroulés le 20 octobre 2020 (« Black Tuesday », « Mardi noir ») dans plusieurs villes du Nigeria – Lagos, Benin City, Abuja, Osogbo, Kano… –, qui ont particulièrement marqué l’artiste, l’amenant à réfléchir sur les notions de pouvoir et d’oppression.

La police avait tiré à balles réelles sur des jeunes qui manifestaient pour dénoncer les violences policières, notamment celles de la Special Anti-Robbery Squad (SARS), l’escouade spéciale de lutte contre le vol, une unité réputée particulièrement brutale. Dans les cortèges, des pancartes étaient brandies avec des slogans sans équivoque : « Stop Klling our Dreamers » (« Arrêtez de tuer nos rêveurs »). Plusieurs personnes avaient été tuées et certains corps, tombés dans la lagune de Lagos, n’ont jamais été retrouvés.

Influencé par les œuvres de l’artiste afro-américain Titus Kaphar – notamment présentes au Museum of Modern Art (MoMA) de New York –, qui redessine l’histoire des Noirs des Etats-Unis en les incluant dans ses tableaux, et par celles du Botswanais Meleko Mokgosi qui travaille sur les notions de colonialisme, de démocratie et de libération à travers l’histoire de l’Afrique australe, Boluwatife Oyediran veut établir de nouveaux modèles et transmettre un message d’espoir.

Il souhaite reprendre lui-même le pouvoir – comme dans l’autoportrait en Napoléon Bonaparte – en montrant que les schémas de domination ne sont pas immuables. « J’essaie de faire passer le message que les Noirs ne doivent pas être perçus comme des non-contributeurs à la modernisation et au développement mondial », conclut l’artiste.

La Rédaction

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