Cheryl Dunye : la réalisatrice qui fabrique le genre

Cheryl Dunye : la réalisatrice qui fabrique le genre

The Watermelon Woman  est le premier long métrage de Cheryl Dunye, jeune réalisatrice américaine originaire du Liberia. Le titre  évoque tout à la fois l’hybridité monstrueuse, un certain exotisme sensuel, ou encore le quotidien terre-à-terre d’une travailleuse dans un documentaire sur les marchés ou les exploitations agricoles. Un point de départ qui tient en haleine à coup sûr.

Le film crée en effet un espace mettant en scène différents types de représentations de la femme noire américaine tout en interrogeant les divers discours qui en émanent. Le film s’inscrit ainsi dans le dialogue parfois conflictuel mais souvent fructueux entre cinéma et études féministes, très vite remises en cause et enrichies par les questions de minorités raciales et de préférence sexuelle.

Parce que l’industrie cinématographique dominante a longtemps cantonné les femmes noires américaines dans des rôles subalternes de « Mammies », de jeunes servantes écervelées ou de mulâtresses tragiques (rappelons qu’il faut attendre 2002 pour voir pour la première fois une femme noire américaine recevoir l’Oscar de la meilleure actrice4), les critiques féministes afro-américaines ont dénoncé ces « stéréotypes sexuels mutants » qui « affirment l’infériorité des femmes noires par rapport à deux catégories déjà jugées imparfaites : les femmes blanches et les hommes noirs5. » Encore en 1999, Gloria J. Gibson remarque que la grande majorité des films occultent toute sexualité des personnages de femmes noires.

Par rapport à ces stéréotypes, la cinéaste noire est confrontée à un impossible dilemme : va-t-elle définir son oppression par rapport au sexisme, ou par rapport au racisme ? L’apport des féministes noires est, entre autres, d’avoir pointé les insuffisances d’une approche théorique qui vise à une définition commune de « la femme » basée sur la seule notion de genre sexué, excluant de facto d’autres facteurs sociaux comme la classe sociale, la « race » ou l’ethnie, la préférence sexuelle etc. Rose M. Brewer, dans un chapitre de l’anthologie Theorizing Black Feminisms, affirme ainsi que, parce les féministes noires ont placé les femmes noires – et non la femme – au centre de leurs travaux, elles démontrent la nécessité d’une approche holistique et historique de tous les facteurs sociaux déterminant l’identité.

Il n’en reste pas moins vrai que contrairement à d’autres secteurs artistiques, le cinéma reste un milieu peu propice à l’épanouissement de femmes noires réalisatrices, cantonnées dans des circuits de production et surtout de diffusion marginaux10. En conséquence, la majorité des cinéastes noires se sentent investies d’une mission qui est d’utiliser le cinéma comme moyen de rendre visibles celles qui sont restées dans l’ombre, de donner une voix et une image aux oubliées de l’histoire11. Isaac Julien et Kobena Mercer parlent même d’« une obligation démesurée [qui] pèse sur chaque film : celle d’être “représentatif”… ce qui tend à dénier la subjectivité individuelle : le sujet noir se trouve mis en position de porte-parole, de ventriloque pour une entière catégorie sociale “typifiée”par celui (celle) qui la représente».

C’est dans ce contexte que Cheryl Dunye réalise son premier long métrage, se mettant elle-même en scène, jeune femme à l’allure masculine travaillant dans un vidéo club de Philadelphie et qui entend passer derrière la caméra. The Watermelon Woman fut qualifié de « premier film de femme noire et lesbienne ». Outre que ce type de slogan « commercial » est toujours très difficile à vérifier, ce genre d’étiquette semble réunir tous les ingrédients d’une « ghettoïsation » ; or, si The Watermelon Woman reste une modeste production indépendante, loin des canons hollywoodiens dominants, on aurait tort de n’y voir qu’un film « sectariste », fait par et pour une minorité fière de revendiquer sa ou ses différences (définies en l’occurrence par le genre sexuel, la « race » ou la préférence sexuelle). Tout en abordant de façon frontale les questions de la légitimité et de la responsabilité d’une prise de parole, The Watermelon Woman déjoue le danger de la ghettoïsation en utilisant humour et distance.

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