Ces Capverdiennes transforment des déchets en accessoires de mode

Ces Capverdiennes transforment des déchets en accessoires de mode

Sur l’île de São Vicente, pour lutter contre la pollution plastique, des couturières donnent une seconde vie au nylon échoué sur les plages. Une initiative baptisée Simili, que deux entrepreneuses ont lancée en 2019.

« Bienvenue à Salamansa ! » Après une vingtaine de minutes de route depuis Mindelo, la seconde ville du pays, la voiture de Debora Roberto s’arrête au milieu de ce petit village, habillé de maisons colorées. Une plage interminable de sable fin borde les habitations de cette communauté de pêcheurs. « Venez par-là, on va vous montrer notre atelier. » En 2019, Debora Roberto et Helena Moscoso ont lancé le projet Simili. Une initiative qui vise à récupérer des déchets sur les plages pour les transformer en objets de mode.

 

Le plastique est une plaie pour le Cap-Vert, dont les côtes sont jonchées de filets de pêche, de bouteilles, d’emballages et de détritus en tout genre. Le petit archipel n’est paradoxalement pas le grand responsable de cette pollution. Situées à plus de 600 kilomètres des côtes sénégalaises, les 10 îles du Cap-Vert sont soumises aux courants marins dominants, comme le gyre de l’Atlantique nord ou le courant des Canaries, qui amènent sans relâche des déchets venus d’Afrique de l’Ouest, d’Asie, d’Europe et d’Amérique. La situation sur ce site est le reflet de l’état de santé de nos océans.

« On voulait agir concrètement contre cette pollution », affirme Helena Moscoso, cofondatrice de Simili, qui a quitté le Portugal en 2013 pour s’installer définitivement à Mindelo. « Au Cap-Vert, tous les déchets sont systématiquement brûlés puisqu’il n’existe aucune solution de traitement ou de recyclage », poursuit-elle en marchant vers le petit atelier.

Une chaîne de production 100 % locale

Après avoir longé le terrain de football communal, les deux femmes entrent dans un petit bâtiment rouge. Au sous-sol, un amas de filets de pêche vert fluo, orange et bleu trône au milieu de la pièce. « Bom dia tud’drett ? » (« Bonjour, tout va bien ? ») lance Debora Roberto aux deux couturières présentes sur place, Flavia et Jocelene. La création de Simili a permis aux deux femmes, originaires de Salamansa, de bénéficier d’une formation de couturière et de décrocher un emploi à l’atelier. « Il n’y a pas beaucoup de femmes qui ont un travail et qui gagnent de l’argent à Salamansa, souligne Flavia David, en charge de l’atelier ; moi aussi, avant de travailler ici, je restais à la maison pour m’occuper des enfants et de mon mari. »

Sur l’une des tables de l’atelier, des petits portefeuilles et des pochettes se superposent. Les couleurs vives des filets de pêche sont facilement reconnaissables, et le logo de Simili, un petit poisson, est cousu sur le tissu. Debora Roberto, cofondatrice de la marque, arbore un tote bag avec, là aussi, du nylon recyclé enveloppé dans des chutes de tissu en jeans. Trois métiers à tisser et quelques machines à coudre servent à créer ces pièces. Le nylon enchevêtré dans les filets de pêche est d’abord démêlé à la main, avant la réutilisation de ces fils de plastique et la création des motifs pour les sacs ou les pochettes. « On collabore régulièrement avec des créatrices et créateurs locaux pour nos produits, révèle la cofondatrice, on tente de faire vivre cet écosystème en réutilisant des déchets que l’on trouve sur nos plages et en valorisant le savoir-faire local », poursuit celle qui vit depuis toujours à Mindelo.

Faire revivre Salamansa

Cette ville de 72 000 habitants est la capitale culturelle du pays. Véritable carrefour international, la cité abrite des influences du monde entier, qui lui confèrent une identité culturelle unique. Que ce soit pour la musique ou la mode, Mindelo a toujours joui de cette réputation. Pourtant, Helena Moscoso et Debora Roberto ont choisi d’installer leur atelier à Salamansa, un village « oublié et méprisé » selon les mots de la célèbre chanteuse Cesária Évora, native de Mindelo. « C’est une communauté peu développée par rapport à Mindelo, il y a peu de travail, confirme Debora, on essaye de proposer une alternative à certaines femmes. On souhaite aussi faire un travail de sensibilisation en faisant collaborer les pêcheurs. » Depuis leur installation, les médias nationaux s’intéressent davantage à cette petite communauté. Le premier ministre cap-verdien, Ulisses Correia e Silva s’est même déplacé sur place pour découvrir l’atelier et l’entreprise. « Les habitants nous ont confié que c’était la première fois qu’un premier ministre se déplaçait à Salamansa, c’est une fierté », glisse Helena Moscoso.

Les produits de Simili sont commercialisés à Mindelo, au centre de tourisme et d’économie solidaire et dans quelques autres boutiques de la ville, entre 10 et 50 euros. Ces prix permettent à la jeune marque de cibler les touristes en quête de souvenirs éthiques, mais également certains cap-verdiens de la classe moyenne.

Une matière première à portée de main

Pour obtenir la matière première, le nylon des filets de pêche abandonnés, les deux entrepreneuses n’ont que quelques kilomètres à parcourir depuis Salamansa pour se rendre à la plage de Norte Baia. C’est l’une des zones les plus polluées de l’île de São Vicente. « On participe régulièrement à des campagnes de nettoyage organisées par l’ONG cap-verdienne Biosfera pour ramasser les déchets sur cette plage. Même avec un groupe de 15 personnes, c’est parfois impossible de tout ramasser tellement la plage est recouverte de déchets », raconte Helena.

« On trouve des filets de pêche de toute les tailles et de toutes les couleurs pour nos créations, mais c’est désolant. On sait que quelques jours après notre passage on retrouvera la même quantité de déchets sur cette plage », ajoute Debora Roberto. Cette tendance devrait même s’accentuer puisque, selon son dernier rapport, l’OCDE estime que la quantité de plastique déversée chaque année dans les océans devrait tripler d’ici à 2040 pour atteindre 29 millions de tonnes par an. « On doit vraiment changer nos habitudes, prône Debora, le tourisme se développe partout au Cap-Vert et on n’a toujours pas les moyens de gérer les déchets. Il faut ralentir, se questionner sur notre consommation et, pourquoi ne pas, revenir à un mode de vie plus sobre, comme avant, où il n’y avait pas tous ces supermarchés et tout ce plastique. »

La Rédaction

Laisser un commentaire