Bobby Kolade, le styliste qui redonne vie aux vêtements

Bobby Kolade, le styliste qui redonne vie aux vêtements

Le styliste ougandais de 32 ans bouscule l’exploitation de l’industrie mondiale de la friperie, en mode retour à l’envoyeur. Une belle pièce à la fois. Adolescent, à Kampala, la capitale de l’Ouganda, Bobby Kolade achetait des vêtements d’occasion et les faisait refaire par un tailleur selon ses propres conceptions : ceintures cousues à même les chemises, pantalons réassemblés avec des patchs.

Près de vingt ans plus tard, devenu styliste pro, Bobby Kolade le fait dorénavant lui-même, sauf que ses créations modernes sont autant une déclaration politique qu’une déclaration de mode. L’Ouganda, comme de nombreux pays d’Afrique, possède une énorme industrie de vêtements de seconde main, alimentée par la surconsommation de fast fashion jetable dans les pays à haut revenu. Les vêtements, souvent donnés à des associations caritatives, sont expédiés dans les pays africains où ils sont revendus ou balancés à la décharge.

Kolade change la donne. Né au Soudan et élevé à Kampala par sa mère nigériane et son père allemand, le designeur a étudié la mode à Berlin et passé plus de dix ans à travailler pour des maisons de couture, notamment Balenciaga et Maison Margiela à Paris. En 2018, il revient à Kampala et, trois ans plus tard, lance sa marque de vêtements, Buzigahill. Pour son premier projet, Return to Sender, Kolade et son équipe transforment les vêtements jetés par les consommateurs du Nord en pièces haut de gamme qui leur seront revendues. Traces de sueur non comprises.

Quand vous êtes-vous intéressé à la mode ?

Bobby Kolade: À 14 ans, je découpais des vêtements et les faisais recoudre. Puis mon intérêt s’est développé à Berlin. J’étudiais le design graphique mais j’étais toujours avec les gens de la mode, alors j’ai changé de branche. Je voulais lancer une marque qui utiliserait du coton ougandais pour créer des vêtements durables, depuis un studio à Berlin. J’avais l’état d’esprit du Nord global, c’est-à-dire extractif : les emplois de haut niveau seraient en Europe pendant que les Ougandais ne seraient là que pour la production. J’ai continué mes recherches et, fin 2017, j’ai décidé de m’installer définitivement en Ouganda. Ça a été libérateur.

Quand avez-vous pris conscience des problèmes liés aux vêtements de seconde main ?

Vers 2015. Ado, j’allais au marché Owino à Kampala et fouillais dans les piles pour dénicher des vêtements sympas. Puis, à Berlin, je donnais des vêtements dans des bacs de charité. J’étais ainsi un acteur du circuit qui ignorait ce qui se passait. J’étais déçu de moi-même et furieux contre le système. Environ 80 % de tous les achats de textiles et de vêtements en Ouganda sont des achats d’occasion. Il est donc difficile d’être compétitif en tant que créateur et producteur. L’Ouganda produit un coton de classe mondiale mais 95 % est exporté en tant que matière première. Ce que je fais, c’est du design réactionnaire.

Quel est l’impact du port de ces habits de seconde main ?

Il y a beaucoup de choix et c’est abordable, mais culturellement, c’est un problème. Reste-t-il quelque chose d’ougandais ? Le pays a été dépassé par les styles occidentaux. J’ouvre un ballot de vêtements et toutes les aisselles des chemises blanches sont tachées de sueur. Beaucoup de gens dans le Nord pensent que les Africains pauvres vivent tout nu et ont besoin de ces vêtements. Il faut que cette idée change. Il s’agit d’un commerce énorme et des gens gagnent beaucoup d’argent. Dans un monde idéal, les PDG des entreprises de vente au détail de vêtements devraient se demander : « Ce que nous faisons profite-t-il uniquement au Nord ? » Les habitants des pays plus riches ne peuvent acheter des vêtements bon marché que parce qu’ils exploitent les gens au niveau de la production et de l’élimination.

Ça vous fait quoi, de transformer une fripe jetée en une pièce unique ?

Les sentiments sont partagés. C’est très satisfaisant d’envoyer des colis aux clients des pays riches. Mais les vêtements de seconde main sont imprévisibles. Nous achetons de gros ballots et nous ne savons pas ce que nous allons recevoir. L’étiquette indique « Tee-shirts » mais nous ne savons pas de quel type, ni s’ils ont des trous ou des taches. Il est très difficile de mettre en place des processus de conception et de production. J’appelle cela le « design réactionnaire ». On ne s’ennuie jamais.

Votre expérience dans la haute couture vous est-elle utile ?

J’ai dû oublier presque tout ce que j’ai appris. Il y a un certain niveau de « rugosité » que nous avons dû intégrer dans nos créations. Nous n’élaborons pas de thèmes de collection. C’est le contenu du ballot qui dicte tout.

Quel futur pour Buzigahill ?

Nous cherchons un studio car nous travaillons à six dans mon salon. Il y a un énorme potentiel dans le domaine du recyclage, pour générer de nouvelles fibres à partir de déchets et aussi intégrer le coton ougandais dans la collection, mon rêve initial. J’aimerais introduire l’artisanat local, créer de petites usines et développer la fierté nationale à travers les vêtements. Toutes ces questions sont politiques, environnementales, et nous sommes en pleine catastrophe vestimentaire.

La Rédaction

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