Biniam Girmay, la dynamite erythréenne

Biniam Girmay, la dynamite erythréenne

Sans vraiment savoir expliquer pourquoi, en sport il y a certains athlètes qui attirent davantage l’attention que d’autres. Des sportifs qui par leur histoire, leur vécu, leur bonhomie, leur simplicité ou tout simplement leur talent tirent la couverture à eux… sans forcément toujours le vouloir. Biniam Girmay en fait partie.

Les projecteurs il ne les aime pas. Du moins quand il faut parler de lui. Parce que quand il faut faire parler de lui, là il sait faire.

Portrait de ce prometteur sprinteur érythréen d’Intermarché-Wanty-Gobert Matériaux qui, à 21 ans, semble bien décidé à rentrer (avec fracas) dans la cour des grands.

“Biniam, que dire ? C’est une pépite, un vrai talent.”

Contacté par téléphone, Jean-François Bourlart marque un temps d’arrêt. Par où commencer pour décrire son nouveau coureur ? Le team manager de Intermarché-Wanty-Gobert Matériaux hésite quelques secondes avant d’enchaîner et de débiter un flot interrompu de qualités : “C’est un caractère facile, c’est quelqu’un qui est super bien élevé. Il s’est intégré dans l’équipe d’une façon incroyable. Après les deux stages qu’on avait faits cet hiver, on sentait que Biniam était encore plus fort et qu’il allait encore plus vite. On savait aussi que s’il passait cette fameuse bosse à 30km de l’arrivée, avec les meilleurs, il avait une chance d’aller gagner. Il l’a fait.”

La fameuse bosse dont Jean-François Bourlart parle c’est le Coll de Sa Batalla, un 2e catégorie placé à 36 kilomètres de l’arrivée du Trofeo Alcudia disputé ce jeudi. Visage fermé, les deux mains sur le guidon, Biniam Girmay a du mal mais il s’accroche. Non sans mal, il franchit l’obstacle.

Quelques dizaines de kilomètres plus loin, mis sur orbite par un travail d’équipe, il règle finalement la meute de sprinteurs lancée à sa poursuite. Derrière lui, une horde de vaincus. Parmi eux, Ackermann, Matthews ou Nizzolo. À 21 ans, il s’offre le plus beau succès de sa carrière et lance idéalement la saison de sa formation. Il est ému, c’est sûr, sans doute touché par l’euphorie commune d’une équipe arc-boutée autour de lui pour l’occasion.

Des débuts à 13 ans puis le grand saut vers l’inconnu

Ses débuts pourtant, il les a faits seul, sur les routes sinueuses de son pays natal, l’Érythrée. Un pays où le cyclisme est roi mais qui, ravagé par la guerre, respire malheureusement la pauvreté. Difficile donc pour ses parents de consentir à lui acheter un vélo. Pourtant, un jour son père franchit le pas. Biniam raconte dans les colonnes de Cyclingtips : “Je me souviens qu’il avait coûté très cher. Mon père possédait une petite entreprise de menuiserie et je l’accompagnais parfois à vélo. C’était un trajet de 10 kilomètres pour se rendre au travail mais cela a stimulé la motivation.”

Après plusieurs dizaines de courses dans son pays, il quitte tout. Direction la Suisse et le World Cycling Center, une école de l’UCI permettant à des jeunes coureurs qui viennent de pays moins favorisés de faire leurs gammes. Il y restera deux ans. Le temps de finir dans le Top 15 des championnats du monde junior, de gagner des étapes dans deux grosses courses africaines et de finir dans le Top 5 de la dernière étape du Tour de l’Avenir.

Après une année chez Nippo-Delko-One Provence pour faire ses gammes, il atterrit finalement chez Wanty en août 2021. De sa propre initiative, aurait-on presque envie d’ajouter. “On savait depuis longtemps qu’il était un grand talent” se rappelle Jean-François Bourlart au téléphone. “Un beau jour, son manager nous a contactés. Plusieurs équipes de World Tour étaient intéressées mais Biniam voulait venir chez nous. Il avait une connaissance en Belgique qui suivait notre évolution depuis le début et qui lui avait conseillé de venir chez nous. Après, on a juste dû discuter pour trouver la bonne solution. L’idée c’était de lui offrir plusieurs années de contrat pour qu’il puisse se construire calmement sans trop de pression.”

La pression, il ne connaît pas vraiment, Biniam. « I want to live the tranquilo life », c’est son mantra qu’il cultive depuis longtemps. Pourtant, Girmay est un gars déterminé, qui jongle astucieusement entre l’humilité de savoir d’où il vient et l’ambition, discrète mais fermement ancrée au fond de lui, de savoir jusqu’où il veut aller : “Je déteste les projecteurs. Dans mon pays, on n’aime pas les gens qui se vantent. On aime la “quiet and easy life” (sic). Par contre sur un vélo, je deviens fou. Si je me sens bien, je le dis à mes coéquipiers. Aujourd’hui, quand je me vois dans une course, je ne me trouve pas trop mauvais. Je pense que c’est en moi. Je veux juste gagner”.

Et gagner, il sait le faire. Ce bouquet à Majorque, c’est le 6e de sa jeune carrière. En septembre dernier, il avait fini 2e des Mondiaux U23 derrière Filippo Baroncini. L’acte de naissance au plus haut niveau pour ce filiforme sprinteur (1m84, 70kg) aux guiboles de feu « C’est de la dynamite. Il est assez léger. Il a une musculature, pour un gars léger, qui est impressionnante. Le rapport poids puissance est incroyable. Il va très vite au sprint, il est très véloce, il passe bien les bosses avec son poids. C’est quelqu’un qui va être l’un des grands puncheurs du futur » explique Jean-François Bourlart.

À 21 ans, Girmay s’apprête donc à découvrir le plus haut niveau. Et s’il a déjà prouvé qu’il en avait sous le capot, pas question de le brûler. En accord avec son équipe, sa saison est déjà toute tracée. Ce sera Milan – Sanremo, le Tour des Flandres et le Giro. Puis, les courses italiennes en fin d’année qui lui correspondent si bien. Autant d’occasions de se battre avec les meilleurs. Autant d’occasions aussi pour, déjà, marquer les esprits. Un comble pour un jeune gars, déjà devenu un héros dans son pays…bien malgré lui.

La Rédaction

Laisser un commentaire