Avec « Fantôme », Dieudonné Niangouna entre dans la cour d’honneur  au Festival d’Avignon

Avec « Fantôme », Dieudonné Niangouna entre dans la cour d’honneur  au Festival d’Avignon

Le Congolais Dieudonné Niangouna est l’une des très grandes voix du théâtre contemporain. Mercredi 20 juillet 2022, la mise en voix de sa pièce « Fantôme » a clôturé la 10e édition de « Ça va, ça va le monde ! », la cour d’honneur des auteurs africains au Festival d’Avignon. Dirigée par Catherine Boskowitz, la lecture a été présentée au Jardin de la rue de Mons.

C’est la première pièce de Dieudonné Niangouna sur la question de la colonisation. Et jusqu’ici, Fantôme n’a jamais été mis en scène en France. C’est aussi la première fois que son texte sera lu sur scène dans son pays d’accueil. Sinon, l’un des auteurs de théâtre le plus en vue sera comme nous, il découvrira ce mercredi 20 juillet cette mise en voix dirigée par Catherine Boskowitz sur place, dans ce petit paradis verdoyant qui est le Jardin de la rue de Mons de la Maison Jean Vilar, situé à un jet de pierre du Palais des papes.

 « Moi, je veux simplement découvrir la mise en voix demain, annonce Dieudonné Niangouna lors de notre rencontre la veille de la représentation. Je ne veux même pas voir les répétitions. Je ne sais pas comment ils ont travaillé, s’ils ont travaillé avec la musique ou pas. Je la découvrirai ensemble avec les spectateurs. »

Dieudonné Niangouna, que cherche-t-il dans le théâtre ?

Ceci dit, l’auteur, comédien, metteur en scène et dramaturge, né en 1976 au Congo-Brazzaville, peut avoir une confiance totale en Catherine Boskowitz, car c’est avec cette metteuse en scène réputée pour son esprit ouvert qu’il avait fait l’ouverture en 2013 de la première édition de Ça va, ça va le monde ! en lisant son propre texte Attitude Clando dans ce même lieu. Ainsi, il avait de façon décisive contribué au futur succès de cette véritable « Cour d’honneur » pour les auteurs africains au Festival d’Avignon. À l’occasion de la dixième édition du cycle, Dieudonné Niangouna confie : « c’est une initiative que j’aime beaucoup, que j’avais lancée au début et à laquelle j’avais participé pendant longtemps. »

Sa pièce Fantôme commence un matin pluvieux, à 8h48. L’aventurier Thomas, le futur fantôme, entre dans un château au beau milieu de la forêt noire et dit : « J’aime quand les gens ne savent pas ce qu’ils cherchent. » Est-ce que Dieudonné Niangouna sait ce qu’il cherche dans le théâtre ?

« Oui, je sais pratiquement ce que je cherche dans le théâtre. C’est une sorte de communion avec les spectateurs. Ce qui est très évident quand j’écris une pièce de théâtre ou quand je la joue, c’est de tisser cette communion à travers une fable qu’on raconte aux gens, pour que, évidemment, les gens sortent du théâtre un peu plus sensibles qu’ils étaient en entrant. »

Le choc de l’héritage

Dans l’histoire de Fantôme, il y a trois frère et sœurs, Hermann, Martha et Maria, qui se trouvent dans le château pour régler l’héritage de leur père qu’ils n’ont jamais véritablement connu. Un homme mystérieux, parti chasser le rhinocéros blanc en Afrique. Mais de quel héritage parle-t-on ? « Ce sont des gens qui sont bloqués dans un temps qui était passé avant. Ils vivent au présent, mais ils sont redevables d’un passé colonial que leurs parents avaient connu au Cameroun lors de la colonisation allemande. Ils attendent une espèce de graal, une espèce de félicité, parce qu’ils se racontent toujours que c’était eux qui ont fait un travail civilisationnel, un travail de mérite. Ils attendent une forme de reconnaissance. Sauf, ce qu’ils ne savent pas, c’est que l’histoire du chasseur qui a tué le lapin n’est pas la même que celui du lapin qui s’est fait tuer par les chasseurs. Du coup, ce n’est pas à eux d’avoir un bel héritage. Ils auront un sale héritage. Mais ça, ils ne le savent pas. C’est ce choc qui est bien visible dans la pièce. C’est ce choc qui est traité dans la pièce. »

La relation de l’Allemagne avec le Cameroun de la colonisation

Pour la première fois, son point de départ pour penser cette thématique n’est pas le Congo, mais le Cameroun. La raison est simple. En 2018, le grand théâtre Berliner Ensemble en Allemagne a commandé à Dieudonné Niangouna une pièce sur la colonisation pour la faire entrer dans son répertoire, hommage ultime pour un auteur.

« Je n’ai pas beaucoup expérimenté le thème de la colonisation. C’est la seule fois que j’ai écrit une pièce sur la colonisation. J’ai exploré pas mal de thèmes politiques, notamment les guerres civiles du Congo, la relation à la Françafrique sur différents points, et évidemment des problèmes d’héritages, mais familiaux, c’est-à-dire quand j’écris sur mon père ou ma grand-mère qui était conteuse, guérisseuse et sorcière. Quand j’ai eu la demande du Berliner Ensemble, pour moi, il était évident de soulever cette question de la colonisation, parce que c’est quelque chose qui est passé de manière très inaperçue, la relation de l’Allemagne avec le Cameroun de la colonisation. »

Le rapport colonial comme dénominateur commun

Mais il y a encore un autre point qui a intrigué Dieudonné Niangouna. Comme il est Congolais, son pays n’a pas connu la même colonisation que les Camerounais. Mais, selon lui, il y a « une même vérité coloniale » qui lie les peuples. « Il y a un dénominateur commun. Le Cameroun n’est pas le Congo, la France n’est pas l’Allemagne, mais il y a un dénominateur commun qui est le rapport colonial. C’est ça qui m’intéressait, poser un regard sur ça, à partir de l’expérience du colonisé. »

À plusieurs reprises, il souligne qu’il n’est pas historien, mais dramaturge. Son but est d’entrer dans la fiction pour traiter le sujet sous un angle dramaturgique. « Je ne me pose pas la question du Congolais que je suis, mais je me pose des questions dramaturgiques. Comment cela tient ? Je m’intéresse à une histoire allemande au Cameroun, j’ai quelques données, quelques bases, ce qui m’intéresse, ce n’est pas de dire des vérités ou de me demander si j’ai une légitimité en tant que Congolais de raconter cette histoire sans être Camerounais. Ma seule légitimité existe en tant qu’auteur qui a besoin de dire quelque chose. Le plateau m’en donne le droit et le fait d’écrire m’en donne le droit. »

La musicalité des mots

Réputé pour son langage et son écriture très éclatée et alambiquée, Niangouna prend grand soin que la musicalité de sa langue reste très ancrée dans le corps. « Dans ma tradition, la question de la sonorité dans la langue est très importante. La question de son intonation est très importante, la question de sa musicalité dans la langue est très importante. C’est un peu comme si on apprenait l’italien. Le fait de faire sonner la langue compte autant ou peut-être même plus que la grammaire des mots. Cette chose-là est très ancrée dans ma langue. Si bien que même si j’écris en français, il faut que je la garde, parce qu’elle forme l’âme du vecteur vers le couvercle qui souhaite parler. Le fait que je sois francophone, le fait que j’écrive en français ne doit pas me déposséder de ce qui forme l’énergie de la parole. Elle est dans une sorte de musicalité. Et cette musicalité, il faut que je la trouve, chaque fois quand j’écris en français. Et pour la trouver, il faut que je pense du coup dans ma langue – avant de lui donner une forme française. »

Les premiers pas de Dieudonné Niangouna dans le théâtre remontent à très loin. En 1997, à l’âge de 21 ans, il avait créé avec son frère Criss une compagnie de théâtre, Les bruits de la rue. Quelques années plus tard, il devient le fondateur du Festival Mantsina sur scène à Brazzaville. Sa carrière internationale démarre en 2005, quand il fait partie des quatre auteurs de théâtre d’Afrique présentés en lecture à la Comédie française, au Vieux Colombier. En 2007, le Festival d’Avignon l’invite pour la première fois. Et quand il devient en 2013 le premier (et jusqu’à aujourd’hui le seul) artiste associé africain dans l’histoire du Festival d’Avignon, son destin prend encore une autre tournure. Beaucoup avaient interprété cette décision comme un très grand signal de reconnaissance envoyé en direction du continent et des auteurs et artistes africains. Mais dix ans après, Dieudonné Niangouna refuse de dresser un bilan.

L’exception ou la règle ?

« Moi, j’étais une exception. En 2013, c’était la première fois qu’il y avait un artiste associé qui venait du continent africain. En 2007, quand je jouais Attitude Clando dans ce Jardin de la rue de Mons, j’étais le premier artiste, créateur, auteur et metteur en scène, pas comédien, qui venait du continent africain, qui jouait dans le In du Festival d’Avignon. Mais, ce sont des particularités. Et je n’aime pas prendre des particularités pour des généralités. Ce n’est pas, parce que j’étais artiste associé, que cela veut dire que maintenant un éclairage est fait sur les artistes noirs en France ou en Europe et que la situation est réglée. Non. Donc, je suis très loin de tirer une conclusion. »

En dix ans, beaucoup de choses ont changé : la célèbre Carrière de Boulbon du Festival d’Avignon, là où Peter Brook célébrait son Mahabharata et où Dieudonné Niangouna fêtait en 2013 la première de son œuvre monumentale Shéda, est tombée dans les oubliettes. Et Dieudonné est entretemps devenu un exilé forcé, révélant qu’il a été condamné à mort par contumace pour avoir signé une lettre ouverte contre le projet de réforme constitutionnelle proposée par le président congolais Denis Sassou N’Guesso. Pour cela, Niangouna a dû renoncer à la direction du Festival Mantsina sur Scène à Brazzaville qu’il avait lui-même créé en 2003. Cela ne l’empêche pas de continuer à créer et diffuser ses œuvres y compris sur le continent africain, entre autres à travers des collaborations avec Frédéric Fishbach, l’ancien co-artiste associé du Festival d’Avignon, ou le comédien et metteur en scène burkinabè Etienne Minoungou. De toute façon, pour Dieudonné Niangouna, « le théâtre, c’est d’abord la bataille des idées ».

La Rédaction

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