Au Burkina, les astres s’alignent pour Alif Naaba

Au Burkina, les astres s’alignent pour Alif Naaba

Issu de cette génération de chanteurs du continent africain qui sont devenus des acteurs socio-culturels de leur pays, Alif Naaba imprime sa marque et ses valeurs sur la scène musicale du Burkina Faso avec son 5e album So Wok calibré pour l’imposer sur les scènes internationales. Portrait d’un artiste qui s’est affranchi des pesanteurs sociétales, mais pas de son rôle.

À l’arrivée comme au départ de Ouagadougou, à l’aéroport Thomas-Sankara, Alif Naaba est là. Sur les affiches officielles, le chanteur qui fêtera ses quarante ans cette année souhaite la « bienvenue dans la capitale africaine du cinéma » à ceux qui entrent sur le territoire et « un bon voyage » à ceux qui le quittent. Son visage souriant et les gestes bienveillants qui accompagnent les messages le rendent instantanément aussi sympathique que familier.

Il ne faut pas longtemps pour que l’image prenne vie, du moins en musique : Poko, un des titres de son nouvel album So Wok, fait partie des chansons diffusées en haute rotation sur les radios locales. « Celle-là, je l’ai faite pour que les gens dansent », glisse Alif, en jetant un regard complice, au volant de son puissant 4×4 qu’il conduit prudemment sur les immenses artères chaotiques de Ouaga. Objectif atteint pour l’artiste d’habitude plutôt apparenté au courant folk africain. De la mélodie au mix, du tempo aux arrangements, il a réuni tous les ingrédients indispensables.

Séduite par ce morceau qu’elle a découvert lors de son passage au Burkina pour le festival Waga Hip Hop fin octobre, la rappeuse ivoirienne Oprah en a fait part à son auteur, croisé au cours de la séance de dédicaces de l’album de Smarty. Quelques heures plus tard, une séance de studio est programmée pour que la jeune femme puisse retourner à Abidjan avec sa propre version !

Connexions artistiques

L’initiative ravit Alif, dont la démarche est justement de multiplier de telles connexions et de s’appuyer sur le réseau qu’elles finissent par tisser pour développer sa carrière. L’ex-lauréat du dispositif Visa pour la création a ainsi pu jouer en 2015 au Laos, au Vietnam, en Indonésie, au Mexique, composer la musique de la pièce Ngwino Ubeho de la dramaturge Odile Gakire Katese à l’occasion des commémorations du quinzième anniversaire du génocide rwandais…

Il sait aussi que l’Afrique est un marché à elle seule. D’où sa présence au salon sud-africain Acces, fin 2021, dont il est reparti avec quelques idées qui vont nourrir sa réflexion pour la prochaine édition des Rencontres musicales africaines (Rema), cette manifestation qu’il a initiée en 2018 pour « permettre aux acteurs du Burkina et d’Afrique de se rencontrer et de faire de Ouagadougou durant trois jours la capitale de la musique africaine ».

Héritier à sa façon de la pensée sankariste appliquée au monde de la musique, il a mis en garde ses semblables quand les maisons de disques occidentales Universal et Sony ont implanté des antennes locales en Côte d’Ivoire. Son modèle ? Il cite volontiers le groupe reggae français Dub Inc, dont il vante les qualités d’indépendance et avec lequel il a enregistré en 2013 le morceau Enfants du ghetto, en trio avec le Sénégalais Meta Dia – comme lui à l’affiche du Global Fest à New York trois ans plus tôt.

Grands frères

Très vite, on devine aussi sa proximité, dans l’attitude comme les idées, avec ces figures de la scène africaine francophone que sont l’Ivoirien A’Salfo, patron de Magic System, et le Sénégalais Didier Awadi. « Deux grands frères qui font un travail formidable », confirme-t-il en soulignant leur sens de l’engagement. Il peut compter en retour sur leur soutien indéfectible, exprimé sur les réseaux sociaux au moment de la sortie de So Wok : le premier, qui fut le parrain de ses dix ans de carrière en 2015, se présente comme « le président du fan club » d’Alif Naaba, tandis que le second met en avant « son leadership » et « son côté visionnaire ».

Sur le plan artistique, le chanteur burkinabè récompensé chez lui par un Kunde d’Or en 2014 n’hésite pas à revendiquer l’influence du Sénégalais Ismaël Lô, dont il écoutait les tubes sur sa petite radio en rentrant de l’école au début des années 90. « Avec ses chansons, tu voyages. Tu vois toute l’Afrique. Tu vois les cases, les villes ; tu peux même sentir les odeurs du continent. Il a une belle manière de le peindre », dit-il au sujet de celui avec qui il a tissé des liens depuis qu’il a fait sa première partie en France en 2007 et qu’il a logiquement invité sur son nouvel album.

Pour le précédent, Yiki, en 2013, il avait enlevé batterie et claviers pour privilégier la calebasse ; cette fois, son intention était de « laisser les cordes s’exprimer » et de faire appel à des réalisateurs comme Jean Lamoot (Salif Keita, Bashung, Blick Bassy…) ou Eliezer Oubda (Fatoumata Diawara, Oumou Sangaré, Bassekou Kouyaté…) pour l’épauler et « pousser plus loin » ses premières idées. Mais au-delà de la forme qu’il soigne, c’est le fond qui lui importe. Des Regards métis, son premier disque conçu en Côte d’Ivoire où il était allé tenter sa chance avant que la guerre n’éclate, la préoccupation se fait sentir à travers Sougouri, la chanson qui l’a révélé et signifie « le pardon ».

Le rôle de l’artiste

Sans doute le respect au parfum de déférence que lui témoignent ses compatriotes n’est-il pas étranger à sa filiation. Noura Mohamed Kaboré, à l’état civil, compte parmi ses aïeuls (en remontant au 14e siècle) le huitième mogho naba, chef traditionnel de l’ethnie majoritaire des Mossis, ce qui aurait dû le tenir éloigné de la musique. « Je ne fais pas de politique, mais mes chansons ont un caractère éducatif, social », estime « le Prince de Konkistenga », double allusion à son rang et au village de ses origines.

Dans sa ligne de mire, il y a le terrorisme auquel son pays fait face quotidiennement, pas si loin de Ouaga, et son impact sur la scolarisation : plus de 3 000 écoles fermées et plus de 500 000 élèves concernés, selon les récents chiffres du gouvernement. « C’est notre rôle en tant qu’artistes d’attirer l’attention sur ces enfants exclus de l’éducation qui devraient être demain la lumière de notre pays », s’insurge-t-il. Avec la Nigérienne Safiath et le Malien Vieux Farka Touré, il a enregistré l’an dernier la chanson Je veux retourner à l’école pour l’ONG Save The Children pour sensibiliser l’opinion publique.

Quelques mois plus tôt, il s’était impliqué dans un autre projet au service de la paix, qui devait aboutir à un grand concert dédié à la cause, à l’initiative de l’association française Africa for Africa. En compagnie de six autres figures de la musique du Burkina, il avait interprété le classique One Love de Bob Marley. « Sa musique parle à tous les peuples », rappelle Alif. One Love Burkina, la version qu’il en donne avec ce collectif ad hoc, à la fois fidèle et originale, possède les mêmes vertus que celle du roi du reggae.

La Rédaction

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